L'homme, le chien et l'accès aux ressources

Certains d’entre vous savent déjà qu’un nouveau courant a vu le jour il y a quelques temps concernant la relation qui lie l’homme au chien. Ce courant balaie d’un coup de vent les centaines d’études sur le sujet publiées depuis des dizaines d’années en affirmant qu’il n’existerait aucune relation d’ordre hiérarchique entre l’homme et son animal, et plus généralement qu’il ne peut exister de relation hiérarchique interspécifique, autrement dit entre deux espèces différentes. L’une des explications avancées pour justifier cette nouvelle façon de voir les choses est que les ressources ne peuvent être les mêmes entre deux individus d’espèces différentes. En d’autres termes, il ne peut y avoir conflit, et à fortiori conflit hiérarchique, entre deux espèces différentes puisque ces deux espèces n’aspirent pas aux mêmes ressources.

 

Ressources

Une ressource est un élément permettant de subvenir aux besoins d’un être vivant. Ce peut être par exemple de la nourriture, de l’eau, un abri, un territoire, un congénère pour une espèce grégaire ou encore un partenaire sexuel. On définira donc par ressource toute chose permettant d’augmenter le bien-être d’un individu et par conséquent fortement recherché par ledit individu. Dans la nature, où les ressources sont parfois limitées, il est très fréquent d’observer des conflits entre les individus d’une même espèce pour s’approprier l’accès à cette ressource. Par exemple, les loups se disputant un territoire ou les cerfs se lançant dans des combats parfois sanglants pour l’accès à la harde de femelles. Dans un milieu domestique, on observe très régulièrement les mêmes comportements, bien qu’à priori les ressources doivent être beaucoup moins limitées. Par exemple, qui n’a pas déjà eu l’occasion d’observer des chevaux se menacer l’un l’autre lorsqu’il y a distribution du foin ? Ou, bien sûr, deux chiens se disputer un os ?

 

Conflits interspécifiques

Jusque-là nous parlons de conflits pour l’accès aux ressources au sein d’individus appartenant à une seule et même espèce. Qu’en est-il pour deux individus appartenant à des espèces différentes ? D’après les défenseurs de ce nouveau courant, cela ne peut exister. Il ne peut y avoir ce genre de conflits entre deux individus d’espèce différente. En est-il réellement ainsi ? Qui n’a jamais observé en Afrique que la simple approche d’un groupe d’hyènes vers un point d’eau faisait fuir les quelques antilopes s’y abreuvant ? Ou même une antilope du gabarit d’un gnou intimider une petite antilope telle qu’un impala ou un springbok pour lui prendre sa place ? J’ai moi-même pu observer ce genre de comportements entre différentes espèces d’antilopes dans une réserve animalière, individus dont j’étudiais justement les relations interspécifiques. Lors de la distribution quotidienne de nourriture, les grandes antilopes telles que les canards.jpgélands du cap et les gnous s’imposaient près de la mangeoire, empêchant ainsi les antilopes de petit gabarit de s’en approcher. Celles-ci attendaient alors purement et simplement que « les grands » aient terminé de se nourrir pour accéder elles-mêmes à la mangeoire. Nous sommes donc bien ici face à une rivalité interspécifique pour ce qui est de l’accès à la nourriture, donc à une ressource fondamentale. Plus proche de nous, il suffit de se rendre près d’un étang au moment où une gentille dame s’apprête à distribuer son pain aux oiseaux pour observer canards colvert, poules d’eau, bernaches du Canada et oies d’Egypte se disputer les miettes, au travers de vrais comportements agonistiques, interspécifiques donc. 

 

Animaux domestiques

Pour prendre un exemple plus personnel, l’un des jeux favoris de mon chien consiste à essayer de voler une des carottes que vient de recevoir ma jument dès que celle-ci a le dos tourné. Et celle-ci de riposter ouvertement pour essayer de récupérer ladite carotte en usant de son imposante carrure face à mon chien alors intimidé.  Et il s’agit là plus que d’un jeu car si à la maison, la carotte la plus appétente soit-elle n’intéresse guère mon chien, dès que des carottes sont distribuées au cheval, elles deviennent intéressantes à ses yeux et, lorsqu’il arrive à en voler une et à la garder, la dévore comme s’il s’agissait d’un magnifique os à moelle. On pourrait donc même en conclure que l’intérêt du cheval pour les carottes éveille l’intérêt du chien pour la même nourriture. Bien qu’il ne s’agisse pas ici d’une expérience scientifique mais d’une observation toute personnelle de l’éthologue et comportementaliste praticienne que je suis, je suis certaine de pouvoir recueillir nombre de témoignages de propriétaires d’animaux domestiques ayant observé le même genre de comportement entre leur chien et leur chat, entre leur chien et leur furet ou encore entre tous individus de deux espèces animales différentes.

 

L’homme et le chien

Qu’en est-il maintenant de ce postulat dans la relation interspécifique liant l’homme et le chien ? Les précurseurs du courant ‘anti-hiérarchie’ prétendent tout simplement que les chiens et les hommes n’ont pas les mêmes ressources. Prenons quelques exemples. A commencer par la ressource alimentaire, il paraît évident qu’aucun maître ne salive devant les croquettes de son chien. Mais quel chien n’est-il pas intéressé par le steak fumant trônant au beau milieu de l’assiette de son maître ? Combien de chiens n’ont-ils pas essayé de voler les zakouskis à hauteur de leur truffe sur la table de salon ?  Combien de chien-table.jpgpropriétaires mal informés n’ont-ils pas été étonnés d’observer la subite et inhabituelle agressivité de leur chien qui défend son dû lorsqu’ils essaient de lui retirer sa gamelle ou de plonger leur main dans celle-ci ? Nous parlons bien ici d’une défense de ressource alimentaire face à un individu d’une autre espèce. Prenons un autre exemple, une autre ressource : le canapé. Certains chiens, qui se sont vus autoriser l’accès au canapé, s’y installent de façon de plus en plus confiante au fil du temps et vont jusqu’à repousser de leurs pattes leur maître venant s’installer à côté d’eux. Si nous pouvions traduire ce comportement en langage humain, il dirait probablement ceci : « pousse-toi de mon canapé, c’est le mien ! ». Nous sommes donc à nouveau face à un litige entre deux individus d’espèces différentes pour l’accès à une ressource commune. Ce même exemple pourrait être repris pour le lit. J’ai eu l’occasion il y a quelques temps de recevoir les propriétaires d’un chien qui depuis quelques jours courait s’installer sur le lit avant eux et les agressait violemment lorsque ceux-ci essayaient de s’en approcher afin d’entamer leur nuit. Toujours conflit d’ordre hiérarchique entre deux espèces différentes pour la même ressource.

 

Vie commune, ressources communes

Les exemples sont nombreux et variés. La question est ici plutôt de savoir pourquoi une réalité aussi flagrante est-elle aujourd’hui remise en question. Pourquoi certains refusent-ils de reconnaître que le chien et l’homme entretiennent une relation hiérarchique - n’ayons pas peur des mots - et partagent, sinon toutes leurs ressources, au moins certaines d’entre elles. Nous devons admettre que le chien s’est tellement bien adapté à l’homme qu’il réagit maintenant envers lui comme il réagit envers les membres de son espèce. Cela n’a rien à voir avec une histoire de rapport de force ou d’autorité. Il est juste question de deux espèces vivant ensemble, partageant le même environnement et donc une partie de leurs ressources et entretenant entre elles une relation basée sur des règles dont l’objectif est uniquement de leur permettre de vivre harmonieusement ensemble. Le débat est ouvert.

 

- Article rédigé par Julie Willems et protégé par le droit d'auteur - Novembre 2013 -

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