Homme-chien : dominant, meneur ou dictateur ?

12405697-maitre-et-son-obeissance-berger-allemand-chien.jpgIl est de bon ton aujourd’hui de dire que la hiérarchie interspécifique n’existe pas.

Après des années de recherche sur le comportement du chien nous ayant prouvé l’existence de cette hiérarchie homme/chien, certains reviennent maintenant sur la question, n’hésitant pas à remettre totalement en question la base sur laquelle s’appuyait leur travail depuis tant d’années.

Effet de mode

Je me souviens qu’il y a environ une quinzaine d’année, tous les pédiatres proclamaient haut et fort qu’il fallait coucher les bébés sur le ventre pour éviter la mort subite du nourrisson, et toutes les mamans ont suivi ce conseil. Puis quelques années plus tard, la publication d’une étude les ont tous fait revenir sur leurs décisions : en fait, non, il faut les coucher sur le dos pour éviter cette mort subite, et toutes les nouvelles mamans ont suivi ce nouveau conseil, contredisant ce que leur propre mère leur conseillait, puisqu’elles avaient appris l’inverse. Tous  les pédiatres ont alors radicalement changé de position. Tous, sauf peut-être quelques-uns, qui n’ont jamais écouté que leur propre science et expérience. Il est sans doute clairement prouvé maintenant qu’il est préférable de coucher les bébés sur le dos, je ne suis pas pédiatre, et ne vais donc pas m’aventurer sur ce terrain. Cependant, l’exemple est bon pour illustrer ce que l’on nomme « l’effet mouton », celui de suivre ce qui se dit pour faire comme les autres. Suite à ces avis radicalement opposés, certains médecins ont, depuis le début, effectué leurs propres recherches, analysé leurs cas et suivi leur propre instinct et leur propre expérience.

Aujourd’hui, il en est de même chez les éthologues et comportementalistes. Certains de ceux qui exercent depuis des années, en prônant la hiérarchie homme-chien, reviennent complètement sur ce qui a été la base de leur travail pendant tout ce temps. Parce que quelqu’un a un jour dit que cette hiérarchie, ben en fait, non, elle n’existe pas, tous les fondements de la psychologie canine, toutes les études effectuées sur des dizaines d’années, s’effondrent comme un château de cartes.

Il est en effet très important, en tant que professionnel, de se remettre constamment en question, de se (re)poser les bonnes questions, de se demander si on ne s’est pas trompé toutes ces années. Cela est capital, même, de s’assurer que l’on va toujours dans la bonne direction. Mais ce qui est tout aussi important, c’est de se forger sa propre opinion, de suivre son instinct, et surtout de faire confiance à son expérience, à ces centaines de cas traités grâce à un travail sur la hiérarchie. Ne pas affirmer haut et fort, du jour au lendemain, que la hiérarchie interspécifique n’existe pas, parce qu’on l’a lu ou entendu quelque part, et donc d’une certaine façon annoncer à tous nos patients qui sont passés entre nos mains qu’en fait on les a trompés toutes ces années en pensant que la relation qui les liait à leur chien était hiérarchique.

Cet effet de mode va même au-delà des frontières des professionnels. Pour le simple propriétaire de chien, cela fait bien aussi d’affirmer que la hiérarchie interspécifique n’existe pas, cela donne : « moi je sais, je me suis renseigné ! ».

 

Question de terminologie

Le vrai problème n’est pas tant la nature de la relation existant entre l’homme et son chien, mais le terme que l’on emploie pour la qualifier. L’ennui, avec les termes « hiérarchie », « dominant «  et « soumis », c’est qu’ils sont très péjoratifs pour nous les humains. Ils nous font penser à la hiérarchie employeur-employé, qui n’a clairement pas une très bonne image en général, ou à l’autorité parfois abusive utilisée dans les forces de l’ordre. Cela nous donne la connotation de « supérieur ». Du coup, il n’y a qu’un pas pour penser que si on est dominant sur son chien, on lui est supérieur. Et qui aime son chien n’a pas envie de se sentir supérieur à lui, cela va de soi.

Un autre problème réside dans le fait que, partant de cette idée selon laquelle nous devons être dominants sur notre chien, certains éducateurs ont transposé notre façon péjorative de voir la hiérarchie à notre relation avec notre chien. Nous avons fini par trouver dans certains centres cette forme d’autorité abusive que l’on peut voir à l’armée par exemple, où l’on plaque le chien au sol lorsqu’il n’obéit pas, où l’on doit lui crier, pour ne pas dire gueuler dessus pour qu’il nous respecte, où l’on utilise la force, avec des ustensiles violents tels que colliers étrangleurs, à piques et autres électriques, pour montrer aux chiens que c’est nous le chef !

Pas étonnant dès lors, que certains refusent d’être dominants sur leur chien ! Peut-être est-ce même cette déviation de la notion de relation interspécifique qui nous lie à notre animal qui a poussé certains éthologues à affirmer du jour au lendemain que cette hiérarchie n’existe pas, afin d’essayer de sortir ces dits éducateurs de cette méthode de travail basée sur l’autorité et la violence.

 

Une hiérarchie positive

Le problème, en fait, réside uniquement dans notre interprétation de la hiérarchie. Nous devons sortir de notre schéma de pensée habituel concernant cette terminologie, et la considérer tout-à-fait différemment, telle que les chiens la considèrent, c’est-à-dire comme une hiérarchie positive. Et si c’est le terme de dominant qui vous gêne, utilisons celui de chef, de meneur, ou n’importe quel autre que vous préférez. Mais le résultat est le même, la structure sociale est là, peu importe le terme utilisé pour la définir. Le chien est un animal grégaire, qui vit en groupe, et dans tout groupe social, quel qu’il soit, il doit y avoir des règles qui régissent ce groupe. Et ces règles, bien souvent, sont déterminées et appliquées par un ou deux seuls individus appartenant à ce groupe social. Dans une classe d’élèves, les règles sont déterminées par l’instituteur. Et au sein de l’école, les règles pour tout le monde sont déterminées par le directeur d’école. C’est cette réglementation, même si elle ne plaît pas toujours, qui permet la bonne organisation de l’ensemble et le bon déroulement de l’année scolaire. Lorsque vous exercez un sport collectif, vous devez suivre un règlement également, afin que tout ne parte pas en tous sens. Cela ne nous paraît pourtant pas négatif, dans ce cas-là, puisqu’il s’agit d’un loisir, de quelque chose que nous aimons entreprendre, et pourtant, il s’agit bien d’une forme de hiérarchie.

Chez les chiens, il existe le même règlement, qui est mis en application par un membre, celui que l’on appellera ici meneur, pour ne pas froisser les âmes sensibles, mais que je continuerai personnellement, dans ma pratique, à appeler dominant, parce que cela revient strictement au même, et que je ne souhaite pas cautionner cette controverse de la hiérarchie. Il s’agit donc, chez les chiens, d’une hiérarchie positive, qui permet d’assurer le bon fonctionnement du groupe, de maintenir la cohésion de celui-ci et de permettre à chacun de connaître sa place et sa fonction dans le groupe. Dans une équipe de foot, le chef d’équipe décide, en fonction des aptitudes de chacun, qui jouera le rôle de défenseur, qui celui d’attaquant et qui celui de gardien de goal. C’est lui qui prend donc les décisions, c’est lui qui critique ses joueurs après le match, c’est lui qui s’assure de faire respecter les règles, mais c’est aussi lui qui leur permet d’avancer, d’évoluer dans leur pratique du sport, et qui permet surtout que personne ne se tire dans les pattes, que tout se déroule convenablement, sans conflits. Chez les chiens, le meneur est aussi celui qui prend les décisions, qui s’assure de faire respecter les règles, qui a des droits sur les autres, mais aussi des devoirs : le devoir de leur assurer protection et harmonie dans la meute notamment.

 

Hiérarchie interspécifique

Ce qui pousse certains à affirmer qu’une hiérarchie entre l’homme et le chien n’existe pas, c’est notamment le fait que ce sont deux espèces différentes, et qu’il ne peut y avoir de hiérarchie au sein de deux espèces différentes. Mais pourquoi donc ? Ce qui fait la hiérarchie, ce n’est pas la nature de ses membres, mais l’existence d’un groupe social, tout simplement ! Le chien domestique n’est plus sauvage, c’est une espèce totalement différente de celui-ci. Son groupe social n’est donc plus celui des chiens sauvages, c’est celui qu’il forme actuellement. Le chien domestique vivant avec des humains, son groupe social est donc principalement constitué d’humains, mais aussi d’autres chiens pour ceux parmi nous qui ont plusieurs compagnons canins à la maison. Dès l’instant où un groupe social se forme, il y a des règles, il y a donc hiérarchie. Dans l’exemple de l’école vu plus haut, il y a une hiérarchie entre le directeur, les professeurs et les élèves. Dans celui de l’équipe de foot, il y a une hiérarchie entre le chef d’équipe et les joueurs. Et dans le groupe social formé par les humains et leur(s) chien(s), il y a également une hiérarchie. Il y a une hiérarchie parce que vous, en tant que propriétaire de votre chien, souhaitez qu’il respecte certaines règles, et ces règles, c’est vous qui les établissez. Si vous ne souhaitez pas qu’il aille sur les fauteuils parce que vous n’aimez pas qu’il y laisse des poils, vous allez instaurer cette règle et tenter de l’appliquer. Ce qui fera maintenant que votre chien respectera cette règle ou pas, c’est le fait qu’il vous reconnaisse ou pas comme celui qui peut prendre les décisions. Si, en tant qu’instituteur, vous souhaitez instaurer la règle que les téléphones portables soient éteints pendant le cours, vous devrez être suffisamment convaincants pour vous assurer que cette règle soit respectée. Si un élève ne respecte pas cette règle, c’est qu’il ne vous respecte pas, il estime que vous n’avez pas de décisions à prendre en ce qui le concerne. Il ne vous considère donc pas comme le meneur. Si votre chien a bien compris la règle du fauteuil, mais ne la respecte pas, nous sommes exactement dans le même schéma. Il s’en fout des décisions que vous prenez pour lui, et donc ne vous considère pas comme le meneur. En résumé, si vous souhaitez que votre chien vous respecte et applique les règles que vous décidez, il faut qu’il vous reconnaisse comme le meneur. En d’autres termes, comme le dominant.

 

Dominant n’est pas dictateur

Comme nous l’avons vu plus haut, être dominant sur son chien ne veut pas dire être dictateur. Vous n’allez pas être dominant sur votre chien parce que vous criez sur lui, parce que vous le plaquez au sol ou parce que vous lui manquez de respect. L’instituteur ne va pas être considéré comme le meneur parce qu’il frappe ses élèves ou leur crie dessus. Il va être considéré comme le meneur s’il se fait respecter. Et il va être respecté s’il est juste et bon, s’il est sûr de lui, et - très important - s’il respecte également les autres. De même, votre chien vous respectera si vous êtes juste et bon avec lui. Si vous le respectez également, si vous instaurez des règles justes et constantes, et si vous veillez à ce qu’elles soient constamment respectées. Si l’instituteur ayant interdit l’utilisation des gsm fait un jour l’impasse sur un élève qui utilise son mobile au vu et au su de tout le monde et surtout de lui-même, il se décrédibilisera. Les autres élèves se diront que s’il n’a pas réagi pour leur compagnon, il n’a pas à réagir pour eux non plus, et petit-à-petit le professeur perdra son respect et donc son statut de meneur, et ce sera la cohue.

Il n’est donc pas négatif d’affirmer que vous êtes dominant sur votre chien. C’est même tout-à-fait honorable. Cela signifie que vous lui offrez un cadre de vie clair, ordonné et précis. Il sait ce qu’il peut faire, et ce que vous ne souhaitez pas le voir faire. Il sait à qui s’en remettre s’il est dans le doute, il sait aussi que vous êtes là pour lui offrir attentions, nourriture et protection, parce que vous êtes son bien-aimé chef de meute !

 

 

 

Cet article a été rédigé par Julie Willems et est protégé par le droit d’auteur – Mars 2013

Commentaires